Femmes de l’année 2007

En fin d’année, des jurys de « spécialistes » décernent des titres de tous genres. Parmi eux, celui de « La femme de l’année. Qui élire pour 2007 ? Personnellement, je proposerais deux candidates très différentes, dont les mérites justifieraient, à mes yeux, qu’on leur attribue ce trophée symbolique. Inconnue yeux du grand public, l’une sera peut-être reconnue par les habitants de son village ; l’autre, par contre, fait l’actualité régulièrement dans l’ensemble des médias.

L’inconnue.
Première « nominée », elle n’a pas été toujours gâtée par la vie. La naissance d’un enfant « différent », comme on dit pudiquement aujourd’hui, a compliqué son quotidien et celui de son ménage ; un fils incapable d’autonomie même dans les gestes les plus simples de la vie accapare le temps, l’énergie et l’amour de notre « inconnue ». Et puis, comme si cela ne suffisait pas, alors que la retraite pointait à l’horizon d’une existence toute consacrée à l’enfant et au travail, la maladie s’acharne à son tour sur son mari, qui, du jour au lendemain, se retrouve diminué, étant, notamment incapable de se déplacer et de s’exprimer normalement.
Fardeau lourd à porter pour une femme seule, même soutenue physiquement et moralement par sa famille proche et le voisinage. Pourtant, elle fait front, avec courage et dignité. C’est ainsi que les villageois la croisent régulièrement poussant la « voiturette » de son homme, pour le sortir de ses quatre murs, lui faire prendre l’air et le distraire. L’hiver, lorsque le temps est froid et sec, elle emmitoufle son compagnon de promenade de chaudes couvertures pour le protéger du froid. Au printemps et en été, c’est en transpirant de grosses gouttes qu’elle gravit les côtes jalonnant son parcours, s’arrêtant de temps en temps pour s’essuyer le front et reprendre son souffle. En automne, elle affronte la boue des convois betteraviers avec la même détermination, se méfiant des flaques d’eau que des automobilistes pressés et peu regardants projettent sur le couple désarmé. Parfois, l’un d’eux se gare et laisse passer « l’attelage », recueillant un merci reconnaissant. Plus rarement, un autre prend le temps d’échanger quelques mots avec les « promeneurs », le temps aussi de constater que l’inconnue ne se plaint jamais, reste souriante et attentive à son mari avec qui elle partage quelques instants d’une rencontre spontanée et amicale … Puis notre « inconnue » reprend sa route, en poussant la chaise roulante, pour rentrer chez eux, le changer, se changer et poursuivre sa vie quotidienne, en attendant la prochaine balade dans le village.
Chapeau bas, Madame ! Vous inspirez le respect, pas de la pitié ou de l’apitoiement, non, simplement de l’admiration, vous qui, au jour le jour, faites avec dignité et courage ce que vous estimez normal pour celui que vous avez  épousé, jadis, pour le meilleur et pour le pire !

La connue
En parlant d’elle, certains adversaires la l’appellent « La Milquet », d’autres, « Madame non », dans deux langues nationales ; quelques uns, loin des micros, persiflent « l’emmerdeuse » ! Qu’en termes galants ces choses-là son dites, expressions du dépit et de la rage de ceux qui voient leurs plans et autres manipulations parfois, contrecarrés par une femme dérangeante et au caractère bien trempé.
Dérangeante parce que « Madame non ! » ! Mais en quoi est-elle plus « Madame non » que tous les autres « messieurs non » qui refusent systématiquement ses propositions lors des débats ? Certains négociateurs, flamands et francophones pour une fois d’accord, l’admettent en « off », c’est sans doute elle qui a le mieux préparé les négociations et fait le plus de propositions alternatives ou de compromis.
« La Milquet » dérangeante parce qu’elle tient les mêmes propos avec la même rigueur, avant et après le scrutin ? C’est possible, car un tel comportement, rare et réconfortant, dénote dans un monde où les promesses électorales sont oubliées après les élections par la quête du pouvoir à n’importe quel prix.
Dérangeante, cette femme parce que, dans un milieu encore fort machiste, elle s’est imposée comme partenaire obligée de messieurs qui ont parfois du mal à reconnaître que « La Milquet » a fait preuve de courage et de talent politique en redonnant vie, visibilité et crédibilité à sa formation pourtant condamnée à mort par l’incompétence de « barons »aussi dépassés qu’imbus de leur auguste personne.
Dérangeante, madame tout le monde ? Arriver à Val Duchesse au volant de son combiné familial, où se côtoient dossiers gouvernementaux, jouets des enfants et derniers achats pour un hypothétique repas en famille, alors que les autres présidents de parti arrivent en luxueuses Mercedes et BMW conduites par des chauffeurs : le public a vite apprécié la différence entre ces deux types de comportements.
Dérangeante, maman Joëlle, qui a le toupet, alors qu’il y a relâche de négociations, de se rendre au chevet d’un de ses enfants malade au point de se faire stigmatiser de façon éhontée par ses « partenaires » à la table de discussion. Pourtant, ce sont ces mêmes censeurs qui interrompent les travaux pour se pavaner dans la tribune d’un stade de football où partent en vacances malgré des réunions importantes.
Dérangeante, « l’emmerdeuse », au point d’être la cible de brimades, injures et autres vexations de ses futurs ( ?) partenaires ; plus dérangeante encore lorsque, seule représentante du sexe dit faible, elle résiste avec force et ténacité à des pressions de toutes sortes et parfois indignes.
Déroutante, enfin, cette femme qui se refuse de dénigrer  ses partenaires de discussions, de juger leurs propos et comportements, là où d‘autres réduisent leur intelligence, pourtant brillante paraît-il, à la production systématique et intensive de petites phrases fielleuses et blessantes.
    Alors, Joëlle Milquet une sainte, une femme sans défaut ? Même ses collaborateurs le démentiront, évoquant son caractère entier et, parfois, à tendance dictatoriale. Une femme sans ambition politique ? Non, plus ! Mais à l’heure où deux négociateurs ne visent que le pouvoir personnel et le poste de premier ministre, elle, au moins, met son ambition politique au service de la seule juste cause, celle des gens.
On peut, comme moi, ne pas partager tous les choix ni adhérer à toutes les idées de Madame Milquet mais reconnaître en elle une femme politique honnête  et de convictions. Comme beaucoup de francophones, j’ai découvert une personnalité qui, à mon sens, s’est révélée un véritable « homme d’état » à une époque où notre pays en manque terriblement, une femme qui rend honorabilité au monde politique et dont beaucoup de ses collègues pourraient s’inspirer. Merci, Madame et tenez bon !

Conclusions
Alors, la femme de l’année ? J’hésite beaucoup alors que, s’il n’y avait pas la crise politique actuelle, je n’aurais pas hésité un seul instant à choisir l’inconnue. Mais Joëlle est venue brouiller les cartes… Vraiment dérangeante, cette femme !
Finalement, pourquoi ne pas les classer ex aequo ? Un vrai compromis à la belge !

Bruno Heureux.